源流 Généalogie
Histoire du danmei : des mangas shōjo à l'industrie mondiale
En bref
Le danmei naît de la rencontre, dans les années 1990, entre le Boys' Love japonais arrivé via Taïwan et l'Internet chinois naissant. Trois périodes structurent son histoire : refuge clandestin (1994-2003), perméation et commercialisation (2003-2016), industrialisation mondiale sous censure renforcée (depuis 2016).
Étymologie et héritage transculturel
Le mot danmei (耽美) est un emprunt orthographique direct au japonais tanbi, « esthétisme », terme qui désignait au Japon la prose homoromantique par opposition aux bandes dessinées. Le genre lui-même descend du manga shōjo du début des années 1970, où des autrices japonaises firent des relations entre jeunes hommes un terrain d'expérimentation avec les normes de genre — la matrice du Boys' Love.
Ces œuvres entrent en Chine continentale au début des années 1990 par des circuits officieux, principalement des traductions taïwanaises piratées. Taïwan joue alors un double rôle : courroie de transmission du BL japonais vers le continent, puis, plus tard, espace refuge pour les formes explicites que la censure continentale proscrit — un rôle que la plateforme Haitang incarnera jusqu'aux années 2020.
À la fin des années 1990, de jeunes créatrices chinoises fusionnent les codes esthétiques du tanbi avec la mécanique de la slash fiction occidentale — ces récits amateurs réinventant en couples des personnages masculins de la culture populaire. Cette hybridation acclimate le genre au contexte chinois. La première histoire originale reconnue comme danmei paraît en ligne vers 1998 ; en un an, les forums dédiés prolifèrent, et le magazine imprimé clandestin Danmei Season paraîtra sans interruption de 1999 à 2013, sans permis de publication officiel.
Les trois périodes du danmei en Chine
Les études médiatiques — notamment celles de Longlong Ge et de Hu, Ge & Wang — s'accordent sur une périodisation en trois temps, chacun défini par le rapport entre infrastructure technologique et politique d'État.
1994-2003 — Répression et refuge numérique
L'arrivée d'Internet en Chine en 1994 offre un abri aux communautés naissantes. Mais dès 1998, le « Bouclier doré » (le Grand Firewall) filtre les contenus liés à l'homosexualité ou à l'érotisme : les fans développent des compétences techniques de contournement pour accéder aux textes hébergés sur des serveurs étrangers ou taïwanais. Le danmei est alors une culture d'importation et de clandestinité.
2003-2016 — Perméation et commercialisation
Autour de 2003, le danmei cesse d'être seulement importé : il devient une production originale chinoise, fortement hybridée avec les genres locaux. Les forums amateurs — dont Xianqing, établi sous l'égide de Jinjiang et étudié comme véritable espace public fannique — sont progressivement supplantés par de puissantes plateformes commerciales. En janvier 2008, Jinjiang instaure la lecture payante VIP : la sérialisation se monétise, les autrices se professionnalisent, et les producteurs audiovisuels commencent à s'intéresser au vivier.
Depuis 2016 — Circulation mondiale et industrialisation sous contrainte
La période s'ouvre sur un paradoxe fondateur : en 2016, la série Addicted devient un phénomène avant d'être retirée des plateformes chinoises — premier signal d'une censure recentrée sur l'audiovisuel. Les années suivantes voient pourtant le danmei devenir une ressource d'IP de premier plan : Guardian (2018), The Untamed (2019) puis Word of Honor (2021) transforment le genre en phénomène mondial de streaming, tandis que Seven Seas lance en 2021 la grande licence anglophone des romans. La même année, la campagne Qinglang durcit le contrôle de tout l'écosystème fandom ; début 2022, une directive appelle à l'arrêt des productions dangai ; en 2024-2025, la répression atteint l'écriture elle-même avec les arrestations d'autrices publiant sur Haitang.
Chronologie détaillée
-
1970s
Naissance du Boys' Love au Japon
Les autrices du manga shōjo font des romances masculines un genre à part entière — matrice esthétique et terminologique du futur danmei.
-
≈ 1991
Le BL entre en Chine continentale
Mangas et animes japonais circulent via Taïwan et Hong Kong, souvent par des traductions piratées. Début de l'appropriation sinophone.
-
1994
Internet arrive en Chine
Point de départ de la « période de répression » : les communautés queer et danmei trouvent refuge dans les espaces virtuels clandestins.
-
≈ 1998
Première fiction danmei originale en ligne
En un an, les forums dédiés se multiplient. Le magazine clandestin Danmei Season paraîtra de 1999 à 2013 sans permis officiel.
-
2003
Jinjiang Literature City et Xianqing
La plateforme qui deviendra synonyme du genre s'impose ; le forum Xianqing structure un espace public fannique féminin. Début de la « période de perméation ».
-
2008
Le système VIP monétise la sérialisation
Jinjiang instaure la lecture payante en janvier : premiers chapitres gratuits, suite en micro-transactions. Bascule vers une économie professionnelle.
-
2014
Jinjiang rebaptise son canal danmei « chun'ai »
Face à la campagne anti-pornographie, la plateforme renomme le genre « amour pur » (纯爱) et durcit son auto-censure.
-
2016
Addicted, succès fulgurant puis retrait
La série est retirée des plateformes chinoises avant sa fin : la censure se recentre visiblement sur l'audiovisuel BL.
-
2017-18
L'affaire Tianyi
L'autrice est arrêtée en novembre 2017 pour son roman auto-publié Occupy, puis condamnée fin 2018 à dix ans et demi de prison — un choc durable pour le milieu.
-
2018
Guardian, succès massif sous contraintes
L'adaptation du roman de priest devient un phénomène, est retirée puis remontée — cas d'école de la négociation entre adaptation et censure.
-
2019
The Untamed mondialise le danmei
L'adaptation de Mo Dao Zu Shi cumule plusieurs milliards de vues et rejoint Netflix : apogée du modèle de la « bromance commerciale ».
-
2020
Incident « 227 » : AO3 bloqué en Chine
Une campagne de signalements massifs autour d'une fanfiction sur l'acteur Xiao Zhan conduit au blocage total d'Archive of Our Own en Chine continentale.
-
2021
Word of Honor, Qinglang et licence Seven Seas
Triomphe du dangai (plus de 1,2 milliard de vues sur Youku), durcissement général de la campagne Qinglang, et triple entrée de MXTX dans les best-sellers du New York Times.
-
2022
Coup d'arrêt officiel au dangai
En janvier, des directives appellent à stopper production et diffusion des drames adaptés de danmei. Immortality, adaptation achevée de 2HA, reste gelée.
-
2024-25
La répression vise l'écriture elle-même
Des dizaines d'autrices publiant sur la plateforme taïwanaise Haitang sont arrêtées ou poursuivies pour « diffusion de contenus obscènes ».
Jinjiang, cœur battant du genre
Aucune histoire du danmei n'est complète sans celle de sa plateforme hégémonique. Fondée en 2003, Jinjiang Literature City (晋江文学城) combinait à l'origine un dépôt d'œuvres romantiques — souvent des numérisations piratées de romans taïwanais — et un réseau de publication originale gratuite. Des litiges de droits d'auteur la contraignent en 2007 à se recentrer sur la fiction originale ; rachetée la même année par Shanda Literature, elle franchit un cap décisif en janvier 2008 avec le modèle VIP.
La plateforme revendique aujourd'hui plus de 7 millions d'utilisateurs enregistrés et un catalogue dépassant les 500 000 titres. Si elle héberge aussi des romances hétérosexuelles et des récits baihe (GL), sa réputation internationale repose presque entièrement sur son canal danmei — dont les droits d'adaptation en manhua, donghua et séries alimentent des revenus considérables pour ses autrices vedettes. Cette centralité a un prix : pour survivre aux campagnes de « nettoyage d'Internet », Jinjiang a développé une auto-censure algorithmique d'une rigidité sans équivalent, détaillée sur la page Censure.
Ce que cette histoire nous apprend
Trois constantes traversent ces cinq décennies. D'abord, le danmei avance par hybridation : chaque étape de son histoire est une greffe réussie — tanbi japonais sur slash anglophone, codes BL sur genres chinois, roman web sur économie transmédia. Ensuite, son destin est indissociable de ses infrastructures : forums, plateformes, murs payants et algorithmes de modération ont autant façonné le genre que ses autrices. Enfin, sa trajectoire dessine un paradoxe politique durable : plus le danmei réussit, plus il s'expose — si bien que son avenir se joue désormais autant à Taipei, Paris ou Los Angeles qu'à Pékin.
Page mise à jour le . Périodisation d'après Longlong Ge (« Repression, Permeation, and Circulation », 2021) et Hu, Ge & Wang (« A state against boys' love? », 2024) — bibliographie complète.